Mahmoud et les Ferrailleurs

Voici le récit d’une histoire vraie, dans le Liban des années 1996.

Un matin de mai à Chiah, banlieue sud de Beyrouth.
Je marche seul, sans musique dans la tête, les yeux gavés de ces scènes de misère. De chaque côté de l’artère au macadam neuf, les mêmes bâtiments déconfits. Le bout de sparadrap ne recouvre pas la plaie.

Un homme urine dans les ruines de l’église, à cinquante mètres d’un barrage syrien.
Je croise un vendeur de ballons. Plus loin sur le trottoir, un moustachu est assis à califourchon sur une chaise de jardin.

Marhaba, kifcon ?

Un bonjour lancé au hasard.
Les dés sont jetés. Face à moi : cinq garagistes circonspects. Le moustachu ne décolle pas de sa chaise. Un barbu, un chauve et deux normaux se posent contre l’aile avant d’une BMW rutilante. Impressionné, j’affiche un naturel qui me surprend moi-même.

Présentations, questions d’usage, le protocole international fonctionne bien. Les phrases volent dans un anglais exotique. Un des garagistes, plus loquace que les autres, monopolise petit à petit la conversation. C’est Mahmoud.

Il fuit la première photo. Je le houspille délicatement, ses copains s’y mettent.
Il faisait son timide, ou son intéressant…

*

Sur le trajet jusqu’à son appartement, il m’explique son passé, entre Etats-Unis et Liberia.

Comme un ressort électrique, il bondit dans la cage d’escalier. Le salon est traditionnel, sobre, avec ses murs blancs.
Je suis heureux de regarder avec lui les photos qu’il me tend, sa famille, un de ses frères toujours dans l’armée au Liberia.

Jus d’orange frais, thé et biscuits. Maman et les quatre sœurs sont dans la cuisine.

Nous parlons au balcon des soirées bière-poker, comme deux potes. Soudain il siffle une jeune fille voilée traversant la place poussiéreuse.

Nous rendons ensuite visite à son oncle. Lui aussi me présente des photos, des photos de la guerre.
Sur l’une d’elle, il est allongé avec un M16. Lorsqu’il soulève, fier, son polo, découvrant une large cicatrice, Mahmoud pouffe derrière son dos.

Au sous-sol, mon compagnon démarre sa mobylette. Il semble préoccupé : les manchons de caoutchouc du guidon ont disparu.
Les paupières écartelées, je découvre un autre Chiah, étincelant de soleil.

*

Les garagistes attendaient Mahmoud.
L’antique pick-up, chargé de culbuteurs, pistons et autres ustensiles ménagers, fend le bitume vers l’ouest, direction la casse.

Que l’aventure continue !

Mahmoud au volant chantonne ; son frère cadet, à ma droite sur l’unique banquette, reste silencieux.

Les pick-up, chargés ou vides, attendent en file indienne leur première ou seconde pesée.
Un vieil homme menu, au chapeau de paille, contemple ce manège bien huilé.

Sur la plate-forme, Mahmoud bidouille son moteur. ]e lui demande en fin mécanicien quel est le problème.

Ce n’est rien

Un dernier coup de tournevis et il claque le capot.

A travers la fenêtre du poste de contrôle, un adulte agité questionne mon chauffeur.
L’enfant, responsable délégué de la machine, tourne des molettes.

Mahmoud nous conduit dans une ruelle où les coups de volant sont millimétrés. ll stoppe le pick-up à proximité d’un atelier noir comme le cambouis.

Les bras musclés et luisants se déchaînent, par jeu.

Au suivant !
Chaque pièce suit un parcours bien défini. Certaines sont analysées, jaugées avec attention.
Si elles sèment la discorde chez les ferrailleurs, c’est pour une raison simple: ces derniers aiment discuter.

La balance déborde. Le chariot de bois tremble à la réception d’un embrayage mort. Les pieds noyés dans l’atelier-cimetière, Mahmoud cherche une vis.

Il est arrivé là. Planté dans le décor, le vieil homme menu au chapeau de paille. Perplexe, sa tête bouge aussi vite qu’une girouette sous une brise d’été.

Un vendeur ambulant de pantalons s’époumone. Pas même un regard, les ferrailleurs l’ignorent. Ici on vend du métal.

Des hommes coupent, martèlent, compressent. Mahmoud, prévenant, me guide dans ce dédale de fer. Il se chamaille amicalement avec un acolyte, l’accusant d’avoir volé ses manchons de mobylette. Je confirme avec connivence.

Le snack où nous faisons une pause est un simple réduit crasseux. Nous y ingurgitons des sandwichs aux sojok, avant de regagner l’atelier.

*

Le chef vient, grand, fort, élégant.
A peine s’est-il inquiété de ma présence qu’il négocie avec ses clients ferrailleurs.

Soudain le sourire revient éclaircir leur visage. Ils s’allument une clope. Mahmoud se lave les mains, puis rince des verres ; l’eau coule d’un morceau de durit.
Et nous buvons le thé, dans l’atelier noir comme le cambouis.

Il aime la bière

Mahmoud a cafté. L’intéressé, exultant, me serre la pogne. J’apprécie cette marque de considération.

Trois nouveaux ferrailleurs arrivent. Dans l’atelier règne un désordre infernal de sueur et de graisse. Mais chacun s’y retrouve. Le chef maintient son trône. Mahmoud place une bonne blague. Son frère a une clé de douze dans la main. Je prends des photos. Les autres bavardent.

Au loin, un grincement de portail, suivi d’une rumeur grandissante. Une nuée insoupçonnée d’ouvriers foule la rue aux reflets d’argent, pour enfin s’évanouir dans la route de l’aéroport.

L’atelier aussi se vide peu à peu. Les quelques irréductibles finissent de gribouiller un formulaire froissé.

Un jeune passe, le dos plié par une besace plus grosse que lui.
Un limeur de poutrelles, demi-lunes sur le nez, m’invite. Mahmoud, toujours à l’affût, l’envoie limer. Un geste, une grimace, mon protecteur m’a prévenu : il est dérangé du ciboulot.

Le pick-up m’est devenu confortable, la mobylette également.
Mahmoud me dépose au pied de mon immeuble d’Aïn el Roummaneh, de l’autre côté de la ligne de démarcation.

Mahmoud, oiseau chiite à l’humeur et à l’hospitalité enchanteresses…